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Presse écrite : survivre sans la pub

Le 2 février, Bernard Poulet, rédacteur en chef de l’Expansion (Groupe L’Express) était reçu par les étudiants de Grenoble École de Management dans le cadre du forum « 2040, la fin de la presse écrite ? »(1). Une question à laquelle le journaliste, auteur de La fin des journaux et l’avenir de l’information(2) répond plutôt par l’affirmative. Touchée plus fortement que les autres domaines d’activités par la fuite des annonceurs vers le Net, la presse écrite peine à réinventer des business modèles pérennes. Quelques solutions cependant se dessinent... pour certains publics. Retour sur les temps forts de son intervention.

Bernard Poulet l’affirme : le modèle économique de la presse écrite de Beaumarchais est mort. « Pendant 2 siècles, l’information a été financée par la pub, pas par la vente. Aujourd’hui, la publicité n’a plus besoin de la presse papier pour être véhiculée. Comment financer une information de qualité par la publicité quand Internet draine autant d’annonceurs ? Le modèle est cassé. » Une crise qui touche spécifiquement le secteur de la presse. « La musique, dont le modèle a également été bouleversé par Internet, n’est pas aussi atteinte puisque la pub n’a jamais été son principal financement, illustre-t-il. Ce secteur a trouvé son modèle économique on line et les mélomanes continuent d’acheter des CD… La presse, elle, subit un cercle vicieux : moins de lecteurs, moins d’annonceurs, moins de pub, donc moins de moyens, et moins de qualité. » A cela s’ajoute le désaveu de la profession depuis plus de 20 ans et de nouvelles habitudes induites par le support électronique. « Les jeunes générations consultent l’actualité sur leur portable et s’offrent occasionnellement des magazines papier ; mais rares sont ceux qui achètent encore des quotidiens d’information ». Agonie de la presse écrite confirmée donc... Autre obstacle à sa son développement - ou à sa survie - économique : l’idée largement répandue que l’information est un droit, affranchie de toute notion marchande. Idée que l’avènement des gratuits conforte. « Le gratuit fonctionne selon un modèle low cost, met en garde Bernard Poulet : le coût de fabrication est bas et le profit facile. Mais bien souvent, comme c’est le cas pour Métro et aujourd’hui 20 minutes, il se passe d’une véritable rédaction et embauche peu, ce qui se ressent irrémédiablement dans la qualité des contenus. »

Trouver les "niches"

Mort annoncée de la presse écrite pour 2040 ou opportunité d’en repenser les business modèles ? Le développement d’activités de financement de la presse, comme les conférences payantes, ou les suppléments des journaux, constituent, selon Bernard Poulet, des pistes à creuser. « Les Lifestyle, véritables pièges à pubs des magazines permettent de maintenir le modèle existant ». Mais l’avenir du papier à véritable valeur ajoutée se cherche avant tout dans ce qu’il appelle "les niches de la presse", plus éloignées du grand public. « Le trimestriel XXI, lancé il y a 15 ans, est le contraire du modèle low cost. Vendu 15 euros en librairie, il est très beau, sa mise en page est travaillée et il offre de longs récits très bien écrits (et très bien payés). Son exigence en matière de contenus en fait un produit à forte valeur ajoutée. Il a d’ailleurs été largement imité par les Books (l’actu par les livres), autre niche. » Un nouveau créneau, à l’opposé des nouvelles technologies, et qui marche ! Alors, qu’en est-il de l’avenir de la presse de qualité sur le Net ? L’heure serait à l’expérimentation, notamment à l’adresse de publics très demandeurs et adhérant fortement à la ligne éditoriale du titre. « Médiapart en est l’exemple le plus probant ! Les gens sont prêts à payer l’information en ligne car ce titre jouit d’une forte identité, expose-t-il. Ses lecteurs s’y reconnaissent facilement. La période du journalisme objectif, équilibré, distinguant les faits des commentaires est finie. Place aux journaux d’opinion ! ». Mais là encore, la fracture sociale est à redouter…

Info haut de gamme ou bas de gamme : au choix !

« Aucune société ne peut vivre sans information, tient à rappeler Bernard Poulet. Or, aujourd’hui, nous assistons à une véritable scission de l’information, celle des pauvres et celle des riches. Avec d’un côté une information gratuite et superficielle via Twitter et Facebook entre autres, et de l’autre une info payante, à forte valeur ajoutée, tant dans la forme que les contenus. » Pour un étudiant de GEM, Rue89 serait peut-être un contre-exemple… « C’est un business modèle qui ne marche pas, répond le journaliste… Le titre perd de l’argent. Certes, les articles sont intelligents, et l’ergonomie du site est bien pensée mais les contenus sont trop peu nombreux et l’information incomplète. Car cela coûte de produire de l’info ! » L’âge d’or de l’information de l’ère du Net serait-il une illusion ? « Internet permet d’accéder à des savoirs précieux. Il permet par exemple de trouver des livres épuisés, des magazines étrangers. Mais quand on parle d’actualité, on s’aperçoit qu’un très petit nombre d’informations est répété à l’infini, donnant une impression d’abondance. Les titres de Métro sont repris quotidiennement à grand bruit par les autres médias. » Si ce constat rassemble largement, les lecteurs se satisferaient de cet état de fait. « Beaucoup de gens se contentent de cette vingtaine d’informations par jour, car aujourd’hui, on ne cherche pas à être "informé" mais simplement "au courant" »… Nœud de la crise de la presse écrite ?

Diane Dorelon

1. Conférence organisée par les associations étudiantes de Grenoble École de Management : XPression et Forum Odyssée de l’Entreprise, dans le cadre de la promotion du double diplôme "journalisme économique " de GEM et Sciences Po Grenoble.

2. Gallimard, coll. Le débat, 2009

Diane Dorelon

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